Tes parents n'ont pas été à la hauteur de l'amour qu'ils disent te porter. Ton père a négligé ta mère. Ta mère n'écoutait pas les désirs de ton père. Ton père n'écoutait que ses désirs de reconnaissance. Ta mère a trouvé un amant. Ton père n'a su que faire. Ta mère a fabriqué des rêves avec lui qu'elle avait formulés avec ton père. Ton père avait refusé, plusieurs fois, d'acheter une maison. C'était une lubie chez elle. La maison du bonheur. Ta mère voulait plusieurs enfants, une maison, un jardin. Ton père n'a fait que travailler. Ton père fuyait cette vie qui ne contenait aucune invention. Ton père fuyait aussi toute matérialité. Ton père t'aimait beaucoup.
Troué de toutes part, ton père est parti. Il aurait décidé de rester, l'humiliation l'aurait rongé. Et tu aurais senti que ton père restait pour toi. Rien que pour toi. Ta mère aurait pu faire un effort, après une ou deux années à se taper son amant le soir, et à s'endormir à côté de son mari, l'eunuque, la nuit. Ton père aurait pleuré. Qu'ils se soient séparés, ou que la passion se soit évanouie avec l'amant, tout était cassé. Ton père a pensé avoir le courage qu'il fallait, en partant. Ta mère a osé dire qu'il était parti très vite, trop vite, comme si elle n'avait rien fait. Comme si elle n'avait pas déjà avoué ses rêves de grossesse et de maison avec ce quasi-inconnu, cet homme, cet intrus.
Ton père a pris son courage dans ses mains. Il a quitté la maison. Il a essayé d'être digne, droit, fiable. Il ne l'a pas toujours été. La violence de la douleur aveugle. Il a survécu, c'est déjà ça.
Ton père construira une vie et le modèle qu'il te proposera sera digne de toi. Mon fils. Ton père ne perdra pas sa vie. Il ne réussira pas que sa vie professionnelle. Il réussira aussi sa vie personnelle. Et ça ne se comptera pas en nombre d'amis, de maîtresses ou d'années de nouveau mariage. Ce sera plus délicat, plus fin, plus sensible, plus gentil. Il aura réussi s'il a pu aimer. Aimer, tout court, aimer une femme, ou aimer des femmes, t'aimer, toi, l'enfant, ou vous aimer vous, les enfants; aimer la vie, le ciel, la mer, le soleil, le vent, le froid et le chaud; la vaisselle, la cuisine, les rires, les pleurs, l'intensité de la vie; la confiance dans les hommes, la confiance dans les femmes; la générosité; la faiblesse d'aimer; la force d'aimer; aimer se lever, aimer un petit café, aimer une goutte de lait, un chocolat, un effort de muscle, un orgasme, une caresse, une petite blague, une danse, un habit, une beauté, un sein, un jeu.
Nous jouerons ensemble. Nous inventerons la vie. Nous inventerons et je te montrerai un chemin. Un chemin de terre, qui monte, qui monte, qui monte. Tu me verras grimper. Tu auras la maison du bonheur de maman, et l'appartement du bonheur de papa. Tu auras le choix entre le piano, le violon et le couscous, d'une part, et l'ordinateur, la plume et le jeu d'échec, d'autre part. Ce sera une grande richesse pour toi. Ce sera un petit peu le prix de la fêlure que nous t'avons, tous deux, imposée. Ton papa-ton-père, dis-tu parfois, ta maman-ta-mère dis-tu aussi, ils continuent à t'aimer. Tu n'es pour rien dans leur séparation. Ils ne t'ont pas quitté. Ils t'aimaient. Ils te voulaient d'amour. Ils t'aiment toujours d'amour. Si, parfois, la vie leur a donné tort, ils continueront toujours, chacun de leur côté, et chacun tous deux ensemble, à t'aimer jusqu'au bout du monde.